dimanche 24 mars 2013

« Le Président »; pourquoi j’aime ce film que je n’ai pas encore vu?


  A une époque déjà lointaine, la reine de beauté Mona Lisa était alors une jolie princesse fon du Dahomey, je participai avec le duo savant et loquace de l’association Le Vaste Songe à un salon multiculturel dans la ville lumineuse, Paris. Divers exposés étaient présentés lors de ce forum, dont une conférence débat sur le rite de la dot au Cameroun. 

Dans l’ambiance sympathique d’une maison de la Culture française, le beau monde créatif de la diaspora africaine se retrouva gaiement, déambulant entre les stands des artistes musiciens, ceux des écrivains, des conteurs, des danseurs, des créateurs locaux franciliens. Les stylistes et toute leur élégance racée n’étaient pas en reste dans ce salon fraternel dévoué à l’affirmation et à la célébration des aspects intellectuels des civilisations africaines en France.

Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu’avec une évidence préoccupante, l’invité du comité d’organisation, représentant le ministère de la culture du Cameroun introduisit son exposé sur la dot en citant le dictionnaire Larousse…Nous savions déjà que le bateau culturel camerounais prenait de l’eau de toutes parts ; mais là, nous assistâmes en direct au sabordage du paquebot illustre des ténors de la finesse culturelle camerounaise représenté par Thérèse Sita Bella, Manu Dibango, Mongo Beti, Ferdinand Oyono, Guillaume OYONO Mbia, Dikonguè Pipa, Eboa Lotin, Daniel Kamwa, Ottou Marcellin, Richard Bona, Samy Mafani, Ali Baba, Dave K Moctoï, Pierre Didi Tchakounté, Oncle Otsama, Jean Miché Kankan, Zanzibar Epémé, Essindi Mindja… 

Quelle idée de citer Le Larousse quand il suffit de prendre exemple sur les multiples cérémonies de dot auxquelles il nous est donné d’assister pour en tirer une définition générale, même imparfaite « La dot est un rite coutumier amical de rencontre entre la famille du prétendant et celle de sa promise au cours duquel  les deux familles apprennent à se connaître dans le jeu des joutes orales et de la théâtralité des requêtes à satisfaire, à détourner ou à contourner… ». Pour définir la dot donc, nul besoin de citer Le Larousse, car cet événement, nous le célébrons ou nous le subissons depuis des temps immémoriaux. 

De la même façon, pour évoquer le cinéma camerounais et surtout l’impatient désir de regarder le film « Le président » du réalisateur Jean-Pierre Bekolo Obama, nous n’aurons nullement besoin de définir ce qu’est le cinéma ni ce qu’est un président ou un réalisateur d’ailleurs. Nous n’utiliserons ni le Larousse, ni Le Petit Robert. Trois mots seuls nous permettront d’expliquer pourquoi ce film plaît déjà dans le contexte précaire du Cameroun pris dans l’étau des thuriféraires libéraux communautaires. Trois mots seulement expliqueront notre engouement pour la nouvelle œuvre artistique de Jean-Pierre Bekolo : La constance, le courage et l’esthétique du réalisateur.

Depuis son premier long métrage « Quartier Mozart », que nous vîmes au Palais des Congrès de Yaoundé en 1992, la marque du professionnel s’imprime dans chaque œuvre du réalisateur Jean-Pierre Bekolo. Professionnalisme dans le choix des acteurs ; Jimmy Biyong dans « Quartier Mozart » ; Abessolo Mbo et Joséphine Ndagnou dans  «L es Saignantes » ; Gérard Essomba dans « Le président » ; professionnalisme dans l’écriture des dialogues et dans le rythme soutenu de l’œuvre cinématographique. 

Bekolo Obama raconte une histoire qui maintient le spectateur en éveil, qui l’interpelle en s’inspirant de son environnement pour le dépasser grâce aux facilités et envolées de l’imagination. Une histoire qui nourrit les préoccupations du cinéphile en lui apportant un silo de réponses en une seule séance de diffusion cinématographique. Il s’agit de combler l’envie de divertissement et d’amener à comprendre en distrayant. Il y a donc constance dans le professionnalisme, constance dans l’engagement à traiter des sujets importants sans crainte des controverses éventuelles, intrépidité face au courroux de tous les censeurs, dépositaires des pratiques et des illusions éculées d’une époque insipide révolue.

Si dans son premier long métrage « Quartier Mozart » les thèmes de la transsexualité et du machisme sont évoqués dans l’environnement précaire d’une banlieue populaire du Cameroun,  dans son troisième film « Les saignantes », le favoritisme et la corruption entraînent une rencontre dramatique entre un directeur du cabinet civil de la présidence dépositaire du bien public et des entrepreneuses mi-putes mi-maîtresses désireuses de remporter des marchés publics en proposant leurs corps en offrande. Une lugubre chambre surnommée commission nationale de la censure et logée au ministère de la culture proposa de retirer certaines scènes du film jugées « contre le régime et pornographique ». L’art ayant pour objet la valorisation du beau ; il est clair que si un régime n’est pas beau ; il sera plus souvent anti-art. 

Dans l’environnement très insuffisamment logique du Cameroun, la règle d’or étant à l’attentisme et à la prudence; le courage de dire ce qu’on pense ou de montrer ce qu’on voit apparaît alors comme une entreprise risquée à laquelle le plus malin et le moins jacobin s’abstient prestement afin d’éviter tant bien que mal les écueils qui surgiraient subrepticement à chaque détour de rue. Le courage devient alors la valeur de ceux qui imaginent la possibilité d’une réalité autre, plus positive et profitable au plus grand nombre… « Quand on veut vous réduire, on vous réduit à la réalité, alors que c’est l’imaginaire qui fait la force. » affirme le réalisateur Jean-Pierre Bekolo dans le quotidien camerounais Mutations. Son dernier long métrage intitulé « Le président ; comment sait-on qu’il est temps de partir » poursuit dans cette lancée de valorisation de l’imaginaire pour la victoire de l’esthétique.

En 1960, Henri Verneuil cinéaste français ayant fui la Turquie dans sa tendre enfance réalisa « Le Président ». Il y évoquait alors une réalité française de la quatrième république marquée surtout par l’instabilité politique et des gouvernements aux durées de vie étranges ; tel ce gouvernement de Christian Pineau qui dura en tout et pour tout…Un jour ! Dans son film, Henri Verneuil traitait d’une réalité française avec un point de vue d’artiste avant tout, mais d’artiste français surtout. Jean-Pierre Bekolo, sans être adepte connu de l’école Verneuil choisi d’évoquer des problèmes du Cameroun avec un point de vue camerounais, une vision artistique camerounaise. Cela donne aujourd’hui son film « Le Président ». 

Ayant vu le teasing de ce long métrage il y a quelques mois sur Internet, je fus séduit et conquis par le discours de l’actrice qui joue le rôle de la présidente ; Hildegarde Banaken. La présidente parlait le langage de la vérité aux camerounais ; elle parlait camerounais aux camerounais ; elle traçait des lignes d’espoir avec ses beaux yeux radieux et souriants. J’aime le discours de la présidente ; j’aime la présidente ; j’aime cette œuvre artistique dont la fiction nourrit l’espoir en projetant un imaginaire puissant ; puisant aux sources de nos forces multiculturelles et nous élevant vers une renaissance dans cette féminité belle ; vraie ; puissante ; sereine et rassurante.

Man Ekang.

Quelques réalisateurs camerounais et leurs œuvres :
- Bassek Ba Kobhio : Sango malo (1991), Le grand blanc de Lambaréné (1995) ; le silence de la forêt (2003)
- Daniel Kamwa : Boubou Cravate(1972), Pousse Pousse (1975), Danse automate danse (1980), Le cercle des pouvoir (1997), Mah Saah-Sah (2009)
- Dikonguè Pipa : Le prix de la liberté (1978) ; Canon Kpa Kum (1981) ; histoires drôles, drôles de gens (1982)
- Jean-Pierre Bekolo Obama ; Quartier Mozart (1992), Le complot d’Aristote (1996), Les saignantes 2005
- Josephine Ndagnou : Paris à tout prix (Joséphine Ndagnou)

jeudi 14 février 2013

La république des chiots.



Nous n’allons pas faire semblant, car il ne s’agit pas de roman; mais bien de la réalité vécue au lieu-dit rond-point Déido le mercredi 13 févriers à 18h30.

Nous n’allons pas inventer de noms, car il ne s’agit pas de fiction où l’imagination est en action; mais bien de la triste vérité avec des personnages rocambolesques; peu recommandables et particulièrement condamnables.

Parce que ceux qui sont encore en capacité de s’indigner et de dire non, tous ceux qui ont les moyens intellectuels de décrire l’horreur de l’inadmissible dans ce pays ; le Cameroun ; doivent tenir fermement la plume de la dénonciation et la tremper avec conviction dans le vrai, le juste, le bien.

Nous n’allons pas jouer les poltrons, les comiques ou les saintes nitouches, car ce qui est en jeu est trop important pour être galvaudé sur l’autel de la peur, de l’humour ou de l’hypocrisie de la fausse retenue. Il s’agit de valeurs, en d’autres termes de la frontière qu’il y a à préserver entre l’Homme et la bête de somme ou celle de Sodome.

Parce que l’image parle et que celle qui figure sur cet écrit traduit l’instantané de l’opération malsaine de deux gendarmes de la brigade de Mboppi à Douala, en train d’accomplir leur funeste forfait ; le dégonflage des roues de mon véhicule pour le plaisir de violer la tranquillité des paisibles citoyens, nous allons l’afficher pour mettre une fois pour toutes un visage sur l’haleine putride de l’intolérable dans notre pays.

Après une journée de labeur bien remplie, rehaussée de faits amusants comme bien souvent à Douala ; retournant vers ma cabane en très exquise compagnie ; de celles qui donnent envie d’écouter Johnny Hallyday chanter « les portes du pénitencier vont bientôt se refermer » en sifflotant dans son véhicule incandescent ; je prends le chemin du retour, vers ma chaumière. Je me suis alors promis de savourer une bière fraiche et légère en relisant les aventures congolaises de Jean Bofane, avant le juste sommeil. Il est 18h15.

A 18h35 ; après m’être faufilé tant bien que mal dans ces bouchons qui nous pourrissent la vie entre le lieu-dit rond-point du 4e et le rond-point Déido ; je conduis ma passagère exquise à un endroit sûr, celui qui lui permettrait de trouver un taxi qui la conduirait chez elle; il faut avouer que le soir, donner le qualificatif d’endroit sûr à une rue de Douala tient plutôt du pari très risqué. Mais, je me dis qu’avec un peu de chance, ce petit espace vide aménagé en bordure de la route, devant cette station d’essence de la compagnie MRS est un endroit sûr. Un havre temporaire exempt de tout badaud malintentionné ou d’un quelconque attroupement de malabars oisifs en ce début de soirée. 

Endroit sûr signifiera donc que j’éviterai à la dame le vol de son téléphone portable ou une agression verbale gratuite ce soir ; mais je ne saurai dire avec certitude ce qui adviendrait d’elle dans le taxi qui la conduirait dans son quartier là-bas à Bonamoussadi. C’est connu en effet qu’à Douala, les brigands ont érigé les taxis en terrain d’excellence de l’agression violente.
Quant à moi, ayant vérifié que je me trouvais à un endroit où je ne gênais pas la circulation et n’enfreignait aucune règle de conduite ; j’allume mon clignotant droit et je m’arrête quelques secondes en bordure de route, devant la station d’essence de la compagnie MRS; le temps de permettre à mon amie de sortir en toute sécurité du véhicule, de refermer la portière et de s’en aller bien plus haut, trouver un taxi. L’arrêt de mon véhicule, l’ouverture de la portière, la sortie de la dame et la fermeture de la portière auront duré…4 secondes….

Je n’avais pas alors imaginé qu’en embuscade, non loin de là, camouflé dans la rue à 18h40; un gendarme béret rouge négligemment vissé sur le ciboulot  rognait son frein, impatient de sauter sur une proie ; prêt à rugir.  Le pickpocket ou le brigand n’étaient pas dans son objectif, mais bien le citoyen paisible, pour des raisons de racket connues. Les  transporteurs routiers habitués des exactions et abus de cette petite légion honteuse de la brigade de gendarmerie du quartier de Mboppi à Douala me l’avoueront ensuite, « la gendarmerie de Mboppi saute sur le rond-point Déido tous les jours » ; la haute expertise en escroquerie et en corruption de certains de ses éléments est scandaleuse et quotidienne. « Vous êtes en infraction ; l’arrêt est interdit ici» qu’il m’affirme, le plus jeune des gendarmes, un sourire féroce lui déformant les mandibules tel un cabot fier de sentir l’odeur forte de son nouveau pipi sur le trottoir.

Fermement opposé à l’idée de servir de repas du soir à un quelconque prédateur en cette fin de journée et ne songeant qu’à rentrer me reposer chez moi ; je demande à comprendre et tente une explication rationnelle devant l’animal déchaîné. Il appelle alors son adjudant de chef jusqu’alors affalé dans la buvette aménagée dans la station d’essence et buvant une bière pendant son service en méditant dans son ébriété manifeste  sur les forfaits du jour et ceux encore à venir en cette fin de journée chaotique à Douala.

« S’il vous plaît, ne dérangez pas les citoyens paisibles ; occupez-vous des voleurs, ceux qui pillent le pays, qui nous empêchent d’avoir des hôpitaux, d’inscrire nos enfant à l’école ou de vivre décemment » lui dis-je. « Je m’appelle Adjudant Meli  et je n’ai peur de personne» qu’il m’affirme en désignant vaguement un insigne collé sur sa tenue. Du fait de son état alcoolique avancé, de son peu d’instruction sans doute et de l’émotion suscitée par ma réaction inattendue ; Il débite alors une sarabande incontrôlée et incompréhensible  sur des ordres du chef de l’état du Cameroun, ceux du gouvernorat du littoral, de la préfecture de police et de la communauté urbaine de Douala qu’il doit appliquer avec sévérité sur le rond-point Déido.

Présentez-vous qu’il m’intime l’adjudant de gendarmerie. « Je suis serge Mbarga Owona ; en tout cas c’est le nom que je porte”, lui répondis-je. Ayant pris ma réponse pour une insoumission à ses ordres théâtraux, il ordonne à son subordonné de dégonfler toutes les roues de mon véhicule ; ce dernier s’exécute avec application et méthode ; dégonflant l’une après l’autre trois roues de ma voiture pendant que je fais montre d’un calme qui me surprend encore…

Trois roues de mon véhicule complètement à plat ; un attroupement se forme bientôt autour de moi et de mes bourreaux du soir. Chacun y va alors de son commentaire sur le zèle quotidien du très célèbre adjudant Meli, connu dans le coin pour ses actes d’intimidation et de corruption batifolant toujours avec la dizaine de milliers de francs CFA par jour. D’autres gendarmes arrivent bientôt sur place et je suis rapidement encerclé, accusé de semer le trouble sur le carrefour et d’en appeler à la rébellion des badauds...

Le deuxième acte de cette mésaventure se jouera avec la disparition subite des gendarmes et la remise de mon dossier entre les mains d’un officier de police en charge de la circulation routière sur le rond-point Déido. Après deux heures de palabres, d’observations réciproques silencieuses et de patience passées entre le commissariat de fortune construit en bordure du rond-point et le bord de la route ; la sentence de l’agent du maintien de l’ordre tombera dans le creux de mon oreille ; ce sera dix mille franc dans les poches de l’officier de police en charge de la circulation routière. Dix mille francs à payer pour une infraction imaginaire stupéfiante ayant entraîné deux heures de temps perdu, le dégonflage de trois pneus de mon véhicule et l’encastrement du quatrième dans un sabot de la communauté urbaine.

Dans une espèce d’antichambre construite dans le minuscule local policier du rond-point Deido, je remis le prix du déshonneur à l’officier de police. Mais avant cet échange avilissant, honteux et furtif entre le dossier de mon véhicule et le billet de dix mille Francs CFA, le vieil officier de police ayant constaté ma lassitude et mon inclination à lui remettre la somme convenue ; il se sera dépêché de me conseiller de faire réparer rapidement mes pneus avant l’habituelle coupure de courant du soir. Il aura ensuite grimpé tel un chiot en rut sur une moto-taxi pour aller selon ses termes « récupérer les clés du sabot au commissariat de police ».

La carence de valeurs et la corruption demeurent l’alpha et l’oméga dans notre république des chiots.

Manekang.

dimanche 10 février 2013

Discours du président du Sommeillistan à ses arrière-petits-enfants.


Jeunesse du Sommeillistan; mes chers arrière-petits-enfants!

Depuis trente ans, je suis votre président et je suis très content, car nous avons vieilli en même temps.

Vous le savez, c’est Dieu qui m’a choisi pour vous guider dans le ravin, car je suis votre dirigeant.

Tous les ans, à l’occasion de votre fête, peu d’entre vous m’écoutent, car je vous demande toujours d’être patient.

Je sais que vous n’avez pas de travail, pas d’avenir et même pas de cinéma, car mes collaborateurs sont fainéants.

Mais cette fois-ci, votre vie va réellement changer, car comme on dit chez nous, « l’enfant grandit en dormant ».

Ne vous demandez plus ce que votre pays fait pour vous, car votre pays c’était vous avant ; plus maintenant.

Comme je vous l’ai déjà dit, vous êtes le fer de lance de la nation, car vous vous débrouillez et vous rouillez au fil des ans en souriant.


Mes chers arrière-petits-enfants ; Dieu m’est témoin vous n’étiez pas dans mes plans.

Je vous ai construit beaucoup d’écoles et vous fuyez l’école, car ça ne donne pas d’argent.

J’ai multiplié les universités comme les petits pains et vous préférez rêver d’occident comme vos enseignants.

J’ai proposé vingt-cinq mille emplois, car je veux vider le marché central et le marché Mboppi où vous êtes vendeurs ambulants.

Mais vous êtes tous les jours plus nombreux, car sans électricité ni divertissement, vous buvez la bière et vous faites plus d’enfants que vos parents.

Je n’appartiens ni à votre génération, ni à celle de vos grands-parents, mais ne vous inquiétez pas, car même si je comprends lentement, j’apprends vite en dormant.


Mes chers arrière-petits-enfants ; je vous souhaite une excellente fête de la jeunesse 2013. Il n’y aura rien de nouveau, car comme on dit dans notre beau pays ; « Est-ce que c’est un nouveau discours ? »

Vive le Sommeillistan !

samedi 5 janvier 2013

L’esthétique du rêve


Il n’avait pas touché à la corbeille de fruits tropicaux servie en dessert. Des mangues ayant mûri sur l’arbre, quelques mandarines pétillantes et une belle tranche immaculée de corossol qui semblait très juteuse pourtant. Il n’avait plus faim et son esprit vadrouillait ailleurs déjà. « On se retrouve à Yaoundé ce soir», lui avait-elle chuchoté de sa voix calme, avant de s’en aller, emportant au loin ce parfum si enivrant qui flânait toujours derrière son allure altière. Elle semblait préoccupée, pressée d’abandonner le souvenir de Douala, la ville de son enfance.

La dernière phrase de Lisa trottait dans sa tête comme la grande aiguille paresseuse de la vielle horloge du hall de la gare ferroviaire. Il prendrait le train lent du soir et la retrouverait deux heures plus tard à Yaoundé. Bercé par le bruit des wagons bleus de la compagnie Atlantic Express, il verrait le paysage défiler sur son visage radieux et plongerait son regard vague dans le film de leurs retrouvailles du soir. Mais avant, il fallait retourner dans ses bureaux de la rue de l’hôtel de ville dans le cœur administratif du quartier de Bonanjo à Douala.

Sur la centaine de mètres qui séparaient le restaurant chinois « chez Tan Wui » où ils avaient déjeuné ; et ses bureaux de la représentation JamBracker en Afrique Centrale, il marchait d’un pas silencieux. En dégustant cette Gitanes qui toujours lui facilitait la digestion, il restait perplexe. Pourquoi Yaoundé ce vendredi soir ? Pourquoi était-elle si silencieuse pendant le déjeuner ? Pas un sourire, pas une blague de son humour raffiné, pas une explosion volcanique de sa passion si brusque et soudaine. En l’accueillant sur la table de leur déjeuner hebdomadaire chez son ami Tan Wui ; elle lui avait dit bonjour, puis elle s’était assise et avait commandé son plat favori de Ha Kao, des raviolis aux crevettes cuits à la vapeur. Lisa n’avait plus dit un seul mot, jusqu’à cette phrase sibylline ; « On se retrouve à Yaoundé ce soir ».

Tout l’après-midi, son téléphone n’avait pas arrêté de sonner, il avait discuté avec quelques clients sur les nouvelles opportunités d’affaires, des commandes en attente de livraison, des signatures de contrat à concrétiser. Jamais elle ne l’appela pour confirmer ou annuler leur rendez-vous du soir, ni même préciser le lieu, ou l’heure de leurs retrouvailles. Il la connaissait depuis longtemps déjà Lisa, « ce qui est dit est dit, ce qui est fait est vu », telle était la formule résumant son attitude. Elle n’avait de cesse de le marteler, l’air de rien, quand parfois le doute de l’inconstance s’emparait lui. A la fin d’une réunion de bilan hebdomadaire avec ses principaux collaborateurs, il souhaita un excellent week-end à tout le monde, puis il se rendit à la gare ferroviaire de Douala-Bessengué.

Il était huit heures du soir quand le train 767 de la compagnie Atlantic Express fit son entrée dans la gare de Yaoundé Elig-Essono. Les parfums frais de la ville enclos l’envahirent aussitôt, et il sortit prestement une Gitanes, en approcha la flamme bleue de son briquet en inox sur lequel les mots latins ad vitam aeternam étaient gravés en noir. Il alluma son péché mignon et tira longuement sur le filtre de sa blonde effilée. Des colonnes de fumée emplirent ses poumons et ressortirent en volutes blanches dansant autour de se narines réjouies par les parfums chauds du tabac francilien. Il essaya d’appeler Lisa pour lui annoncer son arrivée, mais la seule voix qu’il entendit fut « Le numéro que vous venez de composer n’est pas disponible pour l’instant, veuillez rappeler ultérieurement ». Il prit un taxi pour le lieu de ses habitudes nocturnes, le restaurant cabaret  La note exquise.

Basta est historiquement le beau quartier bourgeois de la ville de Yaoundé. Il s’étale sur environ neuf kilomètres carrés et est encerclé par une myriade de quartiers populaires miteux. Bidzi Minkol qu’on traduirait les mets des hauteurs à l’ouest, Elobi Nyanga qu’on désignerait splendeurs de vase au sud, Etoa Mekout ; la flaque des fous à l’est et Nkol Bitom, la colline des palabres au Nord. Le restaurant cabaret La note exquise était à sa place à Basta. Un restaurant chic et cher pour rien, mais dans lequel, l’art musical est pratiqué par des talents rares jouant des classiques de la quintessence musicale africaine et mondiale.

Attablé depuis quelques minutes déjà devant l’orchestre, avec un ravissement infini, il reconnut rapidement quelques succès de la scène musicale congolaise ; Moyibi de Pepe Kalle, Ziko Munduti de Pepe Kalle et Niboma, puis son ami le chanteur Justo Caprio l’ayant aperçu en s’installant sur sa table habituelle ; coiffure en crête d’iroquois, lunettes Ray-ban cintrant son visage racé et chaussures en peau de panthère, lui adressa ses salutations amicales en lui dédiant la chanson de ses premiers émois, Mpokolo de Tshala Muana ; subtil mélange de mutuashi et de makossa. Il laissa son regard trainer de temps à autre sur son téléphone multimédia ; pas un appel manqué, ni un message de Lisa. Il était dix heures du soir déjà…Après la dédicace de Mpokolo, la soirée prit une tournure enfiévrée, gigantesque, titanesque, car le célèbre et talentueux guitariste Wall Street Ivundi faisait son entrée au-devant de la scène. Il ouvrait les hostilités musicales équatoriales par un bikutsi des plus explosifs. Essingan des têtes brûlées, un groupe mythique camerounais brillant en parfaite comète, éclairant la scène musicale et disparaissant avec son génie de la corde vibrante, Zanzibar.

Le clavier de son téléphone qui s’illumine, un nom qui s’affiche, Lisa ; une voix ; « où es-tu, viens me retrouver au Black & White café près de l’avenue John Kennedy,  je ne suis pas loin de là, des gens y jouent au songo, tu ne peux pas le manquer ». Sur la piste de danse, Wall Street et son orchestre interprétaient Limbé de Pascal Vallot ; un crève-cœur. Il se leva, la mélodie dans le cœur, le rythme dans le sang ; sans dire au revoir à ses amis, il s’en alla rapidement.

Le Black & White café était immanquable en effet ; son grand panneau lumineux représentait deux chats noirs et blancs s’embrassant passionnément et en dessous, une flèche lumineuse clignotait dangereusement ; il était inscrit dessus « Entrez c’est ici ! ». A cette heure tardive de la nuit, sur son bar orné de vitraux et de bois d’ébène, femmes et hommes dégustaient des cocktails pas communs, dans des verres empaillés de sucres colorés. Dans le grand hall orné de toiles de jutes noires et rouges, des individus discutaient gaiement autour de trois plateaux de songo ; des joueurs rigolaient bruyamment, faisaient de grands gestes, chantonnaient, puis subitement tombaient comme en léthargie et distribuaient des graines noires dans les cases du plateau de jeu. L’alcool coulait à flot et des torrents de musiques électroniques de Bob Sinclair, Van Muuren…finissaient de rendre l’endroit pittoresque et étrangement envoûtant. Un message sur son téléphone ; « je suis dans la suite bon séjour, 3e étage »

Minuit moins le quart…La nuit avait disparu, la cadence des secondes s’était estompée, les couleurs se mélangeaient dans une osmose gracieuse autour de son esprit porté hors du temps. Il chercha l’escalier du regard, l’aperçut dans un coin du grand hall éclairé de néons bleus. Il gravit les marches en s’accrochant à la rampe ornée de velours bordeaux. Voilà près de dix heures qu’il ne l’avait pas revue, une éternité d’imagination, d’interrogations, de contemplation et d’impatience. Arrivé au deuxième étage du Black & White, il aperçut une porte en bois massif portant l’inscription « Bon Séjour ». Il ouvrit la porte, un grand sourire l’accueillit. « Bonsoir, je te présente Juste Bravo ; je passerai la nuit avec lui… »

Ike, Ike…Chéri, réveille-toi s’il te plaît ! Des gens sonnent avec insistance chez la voisine. Il regarda sur le cadran de son BlackBerry ; il était deux heures et quart ; c’était Mathilda à ses côtés. Le visage étrangement calme, Ike repensa à cette phrase de Sigmund Freud, le psychanalyste de son imagination débridée : le rêve ne prédit rien, il exprime un souhait dont il assure la réalisation.

Manekang.